Le premier trimestre 2015 est meilleur en France (+ 0,6 % par rapport au précédent) parce que les ménages consomment plus (0,8 %). Et ils consomment plus parce que l’inflation est faible ou nulle. Ces plates remarques contrastent avec les espoirs qu’on peut avoir ou avec certains commentaires, mais elles rendent compte de la réalité. Une réalité qui apparaît dans l’investissement, toujours modeste (+0,2 % alors que les prévisions des entrepreneurs étaient bien plus élevées), et dans l’emploi, toujours en baisse. Et pourtant les taux d’intérêt sont bas. Et pourtant les banques veulent prêter. Et pourtant l’euro est plus faible et le prix du pétrole a baissé. Et pourtant…

Voilà qu’arrive la dernière enquête de Deloitte sur les analyses et prévisions des directeurs financiers en Europe et en France. Ils reconnaissent l’amélioration de la situation, autrement dit le fait que le pire est passé, mais pour eux l’incertitude est plus forte que jamais ! Donc l’investissement ne repart pas fortement, même si les marges sont mieux orientées en Europe, et en France grâce aux aménagements fiscaux (CICE, Pacte social pour l’emploi…). Cette situation se retrouve aux Etats-Unis, où pourtant la reprise est là depuis plusieurs années, le chômage est bas (5,4 % de la population active), les taux d’intérêt faibles et très forte la part des profits dans la valeur ajoutée. Donc le malaise est profond.

En France, l’incertitude, c’est, « en première lecture », ce qui va se passer sur les taux d’intérêt, le change, le prix du pétrole et plus encore le cadre réglementaire et fiscal dans cette reprise déjà faible et instable des profits. Dans cette économie française qui va à peine mieux, l’amélioration de la rentabilité vient plus des avantages fiscaux que d’une modération salariale ancrée. Les marges viennent aussi de la baisse de l’euro pour les seules entreprises qui exportent. On comprend la fragilité de l’édifice.

Ajoutons, « en deuxième lecture », à ces incertitudes économique, monétaire, fiscale et légale celles qui viennent des ruptures technologiques. Quand on lit en permanence que les nouvelles technologies vont déclasser les anciennes, quand on voit la désintermédiation gagner partout (banque, assurance, distribution, taxi…) chacun s’interroge sur le type d’investissement à faire. Les investissements nouveaux sont pour une part physiques (immeubles, machines..), pour une part croissante informatiques (logiciels) et plus encore personnels : formation. Or, quand on se trompe en investissant dans des choses, on peut toujours les revendre (à perte). C’est plus compliqué pour les biens immatériels. C’est impossible pour le capital humain.

L’incertitude, au fond, c’est un autre mot pour « talent ». Il est très difficile d’attirer les talents, surtout pour des entreprises de moindre taille, dans des secteurs vus comme moins glamour, dans des territoires jugés moins attractifs. Et il est encore plus compliqué de les garder, partout. Et pourtant ils ne restent que s’ils progressent, autrement dit si plus d’investissement en capital humain est fait sur eux ! L’investissement qui fait et fera la différence aujourd’hui c’est la formation. Mais c’est le plus risqué de tous car il est propriété de qui le reçoit, pas de l’entreprise. Il augmente le talent de la personne et bénéficie à l’entreprise si et seulement si il y demeure. Donc si elle fait ce qu’il faut pour.

Les décideurs publics doivent comprendre cette mutation concurrentielle et technologique. Pour gagner, il s’agit d’abord de permettre plus de rentabilité aux entreprises, de leur simplifier la vie (« choc de simplification ») et plus encore de montrer ce chemin et de le conserver. L’incertitude peut se réduire par morceaux : les entrepreneurs (et les directeurs financiers) savent tous que la concurrence est par nature imprévisible. Mais ils savent aussi que la politique monétaire en zone euro stabilise déjà les taux courts sur un an et demi. La part d’incertitude à réduire est donc fiscale et sociale. Elle peut ne pas suffire, mais rien ne se fera sans elle.

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