Alea jacta est : on connaît les mots de César. De retour vers Rome, il « franchit le Rubicon ». C’est une petite rivière qu’il est interdit de traverser avec une armée. Autrement, c’est une déclaration de guerre à la République romaine. L’histoire précise qu’il les aurait prononcés en grec : Anerrifthô kubos (ou si on préfère : ἀνερρίφθω κύϐος) – mais on ne peut vérifier. César sait ce qu’il fait : son choix est irréversible, parce qu’il veut le pouvoir.

Dans le cas grec, le premier ministre Alexis Tsipras  vient de franchir son Rubicon : « accepter » l’accord avec les autres membres de la zone euro. « Accepter »… est peut-être un grand mot, Alexis Tsipras disant aux parlementaires, lorsqu’il s’est agi d’aller chercher leurs voix, qu’il n’avait eu d’autre choix. Peut-être agit-il ainsi parce qu’il veut le pouvoir. Peut-être pour assurer au mieux le retour de la croissance dans son pays. Peut-être les deux.

En tout cas, ce ne sera pas facile de faire repartir l’économie grecque quand on connaît la triple source de sa crise. Elle est d’abord économique, avec des entreprises fragiles face à la concurrence européenne. Elle est structurelle, avec des structures publiques faibles. Elle est morale avec une longue habitude de ne pas payer impôts et taxes, de s’arranger et de ruser.

Or voilà des mois que la Grèce n’a plus accès aux marchés financiers et se trouve financée par les autres membres de la zone euro à long terme et à des conditions très favorables  (1,5 %). Voilà deux semaines que la BCE alimente au goutte-à-goutte la Banque centrale grecque, qui alimente à son tour les banques commerciales, qui alimentent de quelques billets leurs distributeurs.

Ceci ne peut durer, sauf à réduire les dépenses publiques et à accroître l’efficacité de la collecte fiscale pour, ensuite, renégocier valablement la dette. Ce n’est pas d’austérité qu’il s’agit. Quand un pays vit si longtemps ainsi, il doit revoir l’architecture de ses dépenses et de ses ressources publiques. Surtout, il doit mettre tous ses efforts dans le soutien aux activités privées, seules créatrices pérennes d’emploi et de ressources. Alexis Tsipras doit faire remonter le profit d’abord, officiellement déclaré ensuite. Quel Rubicon !

La zone euro a franchi son Rubicon. Les marchés vont regarder comment elle traite le cas grec et surtout comment elle se renforce, au-delà de ses prêts relais à la Grèce (7 milliards) puis du programme de soutien en discussion (85 milliards de dollars). Car c’est elle, désormais, qui est sous pression. Si la Grèce ne repart pas bientôt, les taux longs vont remonter, même en Allemagne. Si l’Italie, puis l’Espagne, puis la France voient monter leurs propres taux, ces trois pays qui alimentent la reprise, la zone euro peut patiner. La crise grecque, c’est autant le maillon faible de l’union monétaire que le symptôme d’une crise plus profonde de l’union elle-même. Pour avancer de manière plus sûre en zone euro, il faut sortir la Grèce de cette crise : c’est l’union et sa gouvernance qu’il faut renforcer. Quel Rubicon !

Aujourd’hui, la France aussi a franchi son Rubicon. On ne peut pas dire que son économie ne sera pas affectée par ce qui se passe en Grèce et que les crédits que nous lui faisons ne nous coûteront rien, nous rapportant même des intérêts. Ce n’est vrai que si la Grèce réussit, autrement dit si nous la pilotons assez bien, en  renforçant l’union, et nous avec. Mais nous ne pouvons piloter sans changer. C’est en France aussi qu’il faut optimiser la dépense publique, traiter les retraites et permettre une vraie remontée de la rentabilité des entreprises pour avoir plus d’investissement et d’emploi – notamment dans les PME et TPE. Quel Rubicon !

C’est fou, le nombre de responsables politiques qui franchissent le Rubicon ces jours-ci !

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