Cassandre Lagarde, de son vrai prénom Christine, ne cesse de demander à Janet (Yellen), la patronne de la Banque centrale américaine, d’attendre encore un peu pour augmenter ses taux – jusqu’en début 2016 par exemple. Mais elle semble avoir peu de chance d’être entendue. Janet Yellen a en effet annoncé, il y a quelques jours encore, son intention de procéder à sa première hausse de taux (depuis onze ans) avant la fin de l’année 2015. Alors, pourquoi donc Christine/Cassandre s’obstine-t-elle à demander, et Janet à refuser ?

Du côté de Janet, les raisons abondent pour agir. La croissance est repartie : la sortie de récession date de fin 2009 et le taux de chômage est à 5,1 %. Presque le plein emploi. L’inflation sous-jacente est à 1,8 %, contre un objectif à 2 %. Nous y sommes presque. Alors : agir ?

Mais avec 142 000 nouveaux emplois en septembre 2015, alors qu’on en espérait au moins 150 000, sans compter la révision à la baisse du mois d’août à 136 000, le déclenchement est moins automatique. Surtout Janet (Yellen) sait aussi que tous les américains qui pourraient travailler ne le font pas encore. La pression de la demande reste insuffisante. Les problèmes de qualification et d’ajustement entre offre et demande peuvent freiner les ajustements. Certes aussi, avec le prix du pétrole si bas et le dollar si haut, l’inflation totale s’inscrit à… – 0,1 % sur un an en août, on pourrait donc attendre. Mais il est toujours supposé que l’inflation va rejoindre à terme le coût du travail, vers 2 % à moyen terme – soit l’objectif recherché. Alors : attendre ?

Du côté de Christine/Cassandre, les raisons qui poussent à demander d’attendre sont nombreuses. D’abord, elle veut mieux savoir ce qui se passe en Chine et comment s’y déroule le réajustement de la croissance, avec plus de demande interne et moins de demande externe. Ensuite, elle s’inquiète des effets en chaîne de la baisse des prix du pétrole et des autres matières premières. Elle voit la récession au Brésil et se demande où elle va s’arrêter, au carrefour de ce qui se passe avec le pétrole et les moindres importations chinoises. Elle s’inquiète des pays qui commercent avec une Chine moins importatrice, dont la monnaie et les réserves baissent. Elle s’inquiète aussi de la Turquie très exposée à des financements à court terme, de l’Afrique subsaharienne, de la Russie…  Elle s’inquiète de voir désormais les capitaux refluer depuis les émergents, alors qu’ils y allaient massivement depuis des années… Alors : attendre !

Mais attendre avant de monter les taux alors qu’il faudra bien le faire ne fait qu’ajouter de la nervosité. « A quoi bon ce supplice ? », disent certains. D’ailleurs, avant de passer à l’acte, les taux à deux ans ont déjà monté, la bourse déjà baissé, le dollar déjà monté, donc les conditions financières globales, qui intègrent ces éléments, ont déjà entériné un effet très supérieur à plus de 50 points de base, sinon 75 ! De fait, l’économie américaine montre qu’elle résiste à bien plus qu’une hausse de 25 points de base. Elle montre surtout le nouveau profil de croissance qui se prépare : une croissance moins haute en haut de cycle sans doute, moins de 3 % dans les deux ans qui viennent, un ralentissement plus amorti ensuite. La question sera celle des années qui viennent, en 2017, 2018 et après. Les Etats-Unis vont-ils entrer en récession sachant qu’ils n’ont pas eu « trop » de croissance ? Qu’est-ce qui peut les faire plonger : des troubles politiques avec les Présidentielles, des créances douteuses aux étudiants, les pertes des sociétés de pétrole de schiste… ? Il y a sans doute des zones d’inquiétude, mais rien comme avant, tout simplement parce que la croissance d’avant n’est pas là, avec la montagne de dette qui l’avait permise. Alors : attendre !

Au fond, Cassandre/Christine Lagarde nous prévient : nul ne pourra être surpris. Elle aussi fait monter les taux sans le faire,  pour montrer que le système résiste – comme Janet. Elle nous donne à voir, avec Janet, un relief plus vallonné chez les pays industrialisés, et aussi plus fragile. Il faut donc le surveiller de plus près.  Elle éclaire aussi, plutôt seule, les changements en cours chez les pays émergents. Le supercycle des matières premières est fini et surtout « le rattrapage » n’est plus la solution pour se développer. Cette Cassandre-là a toute chance d’être entendue. Janet lui a laissé le temps.

Chaque semaine, au travers du Weekly Briefing, je vous livre un regard économique et financier sur la conjoncture et l’actualité. Si vous êtes intéressé, cliquez pour vous abonner.