La richesse d’un pays, ce ne sont pas ses yachts, vides la plupart du temps. C’est l’immatériel, qui fait aujourd’hui, et surtout demain, fera sa croissance. Car c’est ce qui fait et fera sa compétitivité. Car la compétitivité, elle non plus, n’est plus ce qu’elle était. Il ne s’agit plus d’être moins cher, impossible (et heureusement), mais d’être plus présents sur les marchés, notamment internationaux, plus innovants, plus en avance sur les idées des clients, merci intelligence artificielle, le tout avec des produits et des prestations sans défaut. C’est toujours une économie de l’offre qui est en jeu, avec des prestations nouvelles, offertes à des clients que l’on aura pressentis comme intéressés, et qui dynamiseront la demande. Il s’agit de combiner l’innovation des produits avec celle des réseaux, dans cette économie de la connaissance qui s’avance. Celle de l’immatériel, au sens large.

L’immatériel, c’est celui de la recherche, de la mise au point, des études de marché, des tests, vérifications et certifications, des contrôles, des protections et, de plus en plus, des formations. Or cet immatériel-là est comptablement une charge, alors qu’il est un investissement. C’est, lui, croissant, qui fera le succès. Mais il n’apparaît pas comme une richesse, mais au contraire comme une charge. Et l’entreprise qui gagne par cet investissement immatériel, implique qu’elle dispose d’une rentabilité forte, avérée ou anticipée. Pas d’immatériel sans profit ni fonds propres, sans prise de risque.

Aujourd’hui, cette économie de l’immatériel frappe aux portes de toutes les entreprises, grandes et surtout moyennes et petites. Inutile de soutenir, par des déductions fiscales, l’étanchéité thermique des bâtiments, si l’on ne forme pas auparavant les artisans et les ouvriers du bâtiment. Inutile de vouloir réduire la dépense publique, si l’on ne travaille pas à la digitalisation des documents publics, et avant à leur simplification, et avant encore à la formation des personnels aux nouvelles technologies.

Investir, c’est moins acheter des machines et des équipements que former à leur utilisation. L’investissement immatériel est la précondition de l’investissement matériel. Encore faut-il le dire et en tirer les conséquences.

Car ceci pose un triple problème :

  • d’abord, cet investissement immatériel ne se récupère pas. Il est la propriété de celui qui est formé, il faut donc faire en sorte de le garder dans l’entreprise ! C’est bien ce qui explique la nécessité du dialogue, que portent actuellement les ordonnances,
  • ensuite, les effets attendus de ces investissements ne peuvent être immédiats,
  • enfin, rien n’est possible sans marges bénéficiaires croissantes dans l’entreprise, surtout PME et TPE, encore une fois, et sans investisseurs qui acceptent de prendre des risques.

C’est là toute la logique du rapport Pisani-Ferry, remis au Premier ministre, et des propositions qu’il fait d’investir pour 57 milliards d’euros jusqu’en 2022, en reliant investissement physique à immatériel. Le rapport commence, de manière pédagogique et sans doute aussi politique, par des préoccupations écologiques. Il propose ainsi de « diviser par deux le nombre de passoires thermiques occupées par des ménages modestes propriétaires ou locataires du parc social », de « réduire l’empreinte énergétique des bâtiments publics » ou encore d’ « accompagner le remplacement de 500 000 véhicules polluants ». On retrouve plus loin dans le texte ce lien immatériel-matériel dans la recherche de nouveaux modèles urbains, ou dans la lutte contre le gaspillage dans les PME. Cette même préoccupation est également présente dans la formation de chômeurs faiblement qualifiés, dans l’accompagnement vers l’emploi des « jeunes décrocheurs » ou encore dans la formation de maîtres et de professeurs, avec appels à projets sur de nouvelles pratiques pédagogiques. Ceci sans oublier le soutien aux universités et centres mondiaux d’excellence. Il s’agit de ratisser large, parce que le sujet l’est et sans doute aussi pour des raisons politiques : éviter de dire qu’il ne s’agit que de « riches ». C’est ainsi qu’intervient la refonte-digitalisation des services publics, et celle des services de santé, dotés de 4,9 milliards d’euros, sans que l’on parle de fermetures ou de réduction du nombre d’agents.

Le rapport Pisani-Ferry est un guide pour l’action. Il permet d’articuler les différentes politiques en cours : écologie, éducation, alimentation et agriculture, modernisation publique, villes, santé… qui paraissent bien éparses. C’est aussi un Plan d’un nouveau genre, fait pour être régulièrement  mesuré et amendé. Ce n’est donc pas un catalogue mais une méthode, avec sa logique, ses modes de surveillance, gestion et correction. Qu’on se le dise : l’immatériel n’est pas une charge !

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