Conseiller au CEPII (Centre de recherche et d’expertise sur l’économie mondiale) et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet, Michel Aglietta explique pourquoi la monnaie est politique avant d’être économique et dans quelle mesure la confiance dans la monnaie structure la société.

En quoi votre vision de l’économie, et plus particulièrement de la monnaie, s’oppose-t-elle à la conception standard ?

Selon la théorie de l’économie pure de marché, la monnaie n’a aucune importance. Elle est considérée comme neutre lorsque les prix des biens dans leur ensemble sont en équilibre. Elle ne participe pas à la formation de cet équilibre. Dépourvue du moindre effet sur la stabilité des marchés, elle se bornerait à déterminer un niveau nominal des prix qui n’influencerait pas les décisions des acteurs économiques puisque sans effet sur les prix relatifs sous ces hypothèses. C’est la « main invisible » du marché qui conduit à l’équilibre. Dans la conception moderne de cette logique, ce sont les anticipations dites rationnelles qui en sont les opérateurs. Il est postulé qu’il existe un modèle « vrai » de l’économie que l’efficience des marchés financiers rend de connaissance commune à tous les acteurs.

Bien sûr, les marchés n’ont pas cette caractéristique. L’hypothèse d’efficience est compatible avec des chocs temporaires exogènes, mais pas avec des emballements collectifs endogènes, suivis des crises dévastatrices aux conséquences prolongées que l’on constate. Ce n’est pas le Marché qui coordonne les échanges économiques, c’est le système des paiements qui est un ensemble de règles monétaires connectant les marchés. La monnaie est donc omniprésente et son importance est capitale. Les prix se forment en unité monétaire en relation avec la réalisation des paiements. Les prix relatifs des biens n’en sont qu’une conséquence. Si l’on veut un substrat théorique solide dans un monde d’incertitudes, il faut réaliser que la monnaie est la base de l’économie ; c’est le lien fondamental qui lui permet de fonctionner comme un tout.

Vous avez écrit que la monnaie produit à la fois de la confiance et de la violence. Comment expliquez-vous cette définition qui semble a priori contradictoire ?

Nous vivons dans un univers contradictoire. Il faut comprendre que la monnaie est politique avant d’être économique. La confiance dans la monnaie est l’alpha et l’oméga de la société. Institution fondamentale de la société, la monnaie participe de la souveraineté. Avoir confiance dans la monnaie, c’est avoir confiance dans l’institution qui la légitime, dans le souverain, dans l’ordre social. Elle permet d’accepter le collectif comme supérieur à l’individuel. Cette notion n’a aucun sens dans la théorie économique pure, qui ne reconnaît a contrario que les individus et où le collectif s’identifie au système des prix d’équilibre.

 

La confiance est un lien social, structurant, qui nous relie à autrui.

 

Mais la forme supérieure de la monnaie, qu’on appelle la liquidité, peut être appropriée individuellement, puisque la monnaie est aussi un objet particulier, le cash. C’est là que réside la contradiction qui lui est inhérente. D’un côté, elle appartient au collectif et exprime la loi sociale en permettant aux échanges d’être cohérents. Mais, dans le même temps, les comportements privés, lorsqu’ils se polarisent sur la liquidité, comme ils le font dans les crises financières, perturbent gravement les engagements financiers. La préférence pour la liquidité, lorsqu’elle devient absolue, peut détruire l’ordre monétaire lui-même et donc l’économie. N’oublions pas qu’à partir de septembre – octobre 2008 le système interbancaire international s’est gelé et l’ensemble de la finance mondiale a été paralysée. Elle a été sauvée exclusivement par les banques centrales, donc par la monnaie, non par une soi-disant capacité des marchés financiers à retrouver spontanément leur équilibre. C’est la monnaie comme collectif qui a rétabli la confiance que la fuite privée dans la liquidité détruisait. L’obsession de chacun pour la liquidité se constate, de façon répétée, dans les périodes de crise parce que la perte de confiance dans la validité des créances et dettes futures exprime une contraction de l’horizon économique. La fuite vers le cash est un comportement individuel parfaitement rationnel devant l’incertitude. Mais il est collectivement destructeur. L’institution monétaire doit rétablir l’horizon temporel des contrats financiers en restaurant la confiance dans le souverain.

Quel lien établissez-vous entre monnaie et confiance ?

On a souvent tendance à penser que cette notion de confiance est une sorte de disposition psychologique. En réalité, la confiance est un lien social, structurant, qui nous relie à autrui. Elle est capitale dans le système monétaire. Elle s’organise en trois formes hiérarchisée depuis le quotidien jusqu’à l’interrogation sur le social.

1.    La confiance méthodique est liée à la routine des affaires de tous les jours. Elle est essentielle dans la finance. Il est impossible d’avoir un accord juridique validé par un tribunal pour chaque transaction. Nous avons donc besoin de la confiance méthodique, qui représente l’idée que la parole donnée est valable. Elle permet de faire circuler les dettes et les créances dans la société. Lorsque tout va bien, elle est suffisante au fonctionnement du système monétaire.

2.    La confiance hiérarchique fait apparaître le système de paiements comme une structure hiérarchisée. On y trouve en bas les acteurs privés, au-dessus desquels se placent les banques qui récupèrent les dettes issues des ordres de paiement. Au sommet se trouve un système de règlement central qui certifie que les paiements sont finaux et irrévocables. C’est ce système hiérarchisé, avec chambre de compensation et règlement, qui assure le fonctionnement de la société comme un tout. La banque centrale en est le pivot. La manière dont elle gère cette hiérarchie doit soutenir la confiance dans la dette pour que la relation entre dette et créance, qui permet la continuité de la société dans le temps, soit respectée. La confiance dans la banque centrale est importante, puisqu’un rejet de la monnaie officielle peut provoquer une crise terrible. C’est ce qui se passe dans les hyperinflations.

3.    La confiance éthique. La monnaie donne un pouvoir colossal à ceux qui sont au sommet, que ce soient des dirigeants politiques ou des lobbies financiers. Pour que l’ordre monétaire soit reconnu comme un bien public au service de tous les citoyens, il ne doit pas être arbitraire. Il ne doit être capté ni par les pouvoirs publics, ni par des acteurs privés, des lobbies, qui pourraient dicter les lois à l’Etat. Pour qu’elle ne soit manipulée par aucun pouvoir arbitraire, il faut que la monnaie soit subordonnée à une confiance éthique. Cette confiance est capitale en temps de crise, lorsque les gens ne croient plus à la continuité monétaire. Cela peut arriver lors d’un scénario inflationniste, où la perte de valeur entraine le refus des gens de croire à la souveraineté de l’Etat, ou lors de crises financières. Au moment de la crise de 2008, la confiance méthodique a été ébranlée. Les banques refusaient de se prêter entre elles et les banques centrales ont été obligées d’intervenir. Le danger est que l’on cesse de croire à la possibilité d’un retour à un état normal des bilans. La confiance éthique a pour rôle d’affirmer que la société dépend d’un ordre monétaire. Elle dit que la monnaie est une entité commune qui nous permet de vivre mieux et de produire des richesses, et non un objet à s’approprier.

Cette notion de confiance comme règle sociale hiérarchisée en trois niveaux, est inhérente à la théorie de la monnaie. Il ne peut pas y avoir de monnaie sans confiance. Elle fait partie de la structure du système monétaire.