Terrible, ce malaise que nous vivons, quand tout change d’un instant à l’autre, non du fait de ce qui se passe ici ou en zone euro, mais plus loin, selon les foucades de Donald Trump, les réactions de Poutine ou les débats sur le pétrole entre Arabie Saoudite et Iran, sans oublier la présidentielle US. Nous comprenons moins les marchés financiers et croyons moins ceux qui devraient nous aider : entreprises, banquiers centraux et politiques, par ordre décroissant de crédibilité. Où allons-nous ? Et d’abord : d’où venons-nous ?

Commençons par l’ancien futur : c’était l’an dernier. En Janvier 2015, j’ai 100 euros en liquide. Je peux les prêter à un ami, sur cinq ans. Je le connais, il est sûr. Je renonce à cette liquidité. Il est donc normal que dans cinq ans j’ai, disons, 110 euros. Cas symétrique : j’ai besoin de 100 euros sur cinq ans. Je vais les chercher auprès d’un autre ami. Je suis assez risqué, je le reconnais. Il est donc normal que ces 100 euros sur cinq ans m’en coûtent au moins 130. L’argent de demain vaut plus cher que celui d’aujourd’hui, d’autant que le temps s’éloigne et que le risque grandit.

Aujourd’hui, le futur n’est plus le même. Si je prête 100 euros à 5 ans à l’Allemagne, j’en aurai 98 dans cinq ans ! Et 99,5 euros dans cinq ans pour la France. Les taux de placement sont à zéro ou négatifs pour les très bonnes signatures. Plus je prête, plus je perds : j’ai tellement peur que je m’assure. Et si je ne vois pas bien ce qui va se passer, pour des pays ou pour des entreprises fragiles, alors je prête moins, plus cher, sur des périodes plus courtes. Soit le futur est trop inquiet et paye une assurance, soit il est trop prudent et se prive de rendements intéressants. Le futur bifurque !

Mais alors, si le futur a changé côté prêteur, je peux emprunter ce que je veux ? Comme les taux sont très bas, je vais pouvoir agrandir mon entreprise, racheter le concurrent ? Faux : les taux sont très faibles si le risque est très faible, côtés prêteur et emprunteur. Autrement ils montent et, du fait des lois sur l’usure qui les limitent, on vous dira vite : « non ». Pour emprunter 100 sur cinq ans, ceci peut coûter 110 en banque pour un risque faible, 120 pour un risque « normal », 140 en passant par le crowfunding pour de petites sommes risquées, ou bien : rien. Sur le marché financier, pour des montants supérieurs, les taux seront plus élevés encore pour des risques plus élevés. Si la banque ou le marché pensent que le risque est faible ou moyen, ils prêtent, autrement c’est assez vite non. Le futur qui bifurque côté placement, bifurque aussi côté financement.

Sortir de cette crise, c’est donc recréer le futur… mais lequel ? Pas de problème bien sûr pour les « très bons risques » – qui se raréfient, de plus en plus pour les autres ! Au moment où on ne parle qu’innovation, comment être si inquiets ? De fait, on voit ce qui est détruit, moins ce qui naît. Surtout le succès est en train de changer. Il conduit à des réussites fulgurantes et mondiales, mais qui demandent toujours à être dépassées. La start up a quelques mois pour montrer ce qu’elle peut faire, autrement on arrête. Le CDI de l’ancien créateur devient CDD, le temps de voir sur deux ans. Pour les licornes, on s’inquiète de leur valorisation. Pour Apple on s’interroge. Il faut faire toujours mieux, autrement la sanction boursière est immédiate. Décevoir, c’est tomber !

Avant de recréer un nouveau futur, il faut réparer l’actuel. Les seuls réparateurs sont les patrons des banques centrales. Janet Yellen à la Fed espace ses hausses de taux. Mario à la BCE achète encore plus de bons du trésor et paye moins encore ses dépôts, déjà négatifs. Et les deux répètent que l’inflation va vers 2 % et que la reprise se renforce, mais lentement, avec le secret espoir que ce futur-là devienne réalité.

Le vrai futur est dessiné par les geeks, patrons, inventeurs et artistes. En attendant, écoutons et regardons, surtout ce qui nous surprend. Profitons de ces bouillonnements, pour moissonner et changer. Demandons fermement aux politiques de faire les réformes qu’il faut pendant que les banques centrales patientent, autrement ce sera terrible. Les innovations et la mondialisation ouvrent des solutions. Les batailles d’arrière-garde (qui se disent souvent « religieuses ») sont catastrophiques. Mais notre regard est ainsi fait qu’il craint moins le passé qui s’accroche, que le futur qui avance, même dans le brouillard. Donc il faut voir différemment le futur !

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