L’effet « aile de papillon », on connaît – malheureusement. Il vient de la théorie des catastrophes et explique qu’un très léger mouvement, celui d’une aile de papillon, peut, par une longue suite d’enchaînements, produire quelque part dans le monde de terribles effets catastrophiques. On l’a vu avec les crises financières du Mexique dans les années 70, en Asie dans les années 80, avec les subprimes plus récemment (même si le papillon était plus gros) et, plus près de nous, avec la Grèce. Ce pays, dont on disait qu’il ne pesait « que » 5 % du PIB de la zone euro, était jugé incapable de la déstabiliser. On a vu : les coûts pour réparer le pays et les effets voisins sur le Portugal, l’Espagne et l’Italie. La théorie de l’aile du papillon est celle des conséquences d’une « petite » crise. La leçon en est qu’il n’y a pas de « petit problème » dans ce monde interconnecté, financiarisé, informé comme jamais. Il faut tout surveiller, en banque et finance notamment, tout renforcer par des règles et des enquêtes (adaptées bien sûr) et bien entendu faire attention à ce qu’on fait et dit !

Le pélican mazouté, on connaît aussi. Il est devenu l’icône des marées noires. Une fuite dans une plateforme de forage ici, un tanker qui chavire là, et voilà à partir d’un « point de crise » des côtes détruites, des animaux tués ou blessés, des économies profondément et durablement affectées.

Mais aujourd’hui, l’effet mazout n’est plus celui d’une marée qui répand le produit au-delà de ce qui est absorbable mais d’un dérèglement mondial entre offre et demande. Il y a, dans une économie en ralentissement d’un côté et plus efficace dans la consommation d’hydrocarbures de l’autre, une surproduction de pétrole. Cette surproduction, si l’offre ne baisse pas, conduit inexorablement à la baisse des prix. C’est ce que nous avons vu depuis plus d’une année, conduisant à 27,5 dollars le baril il y a moins d’un mois contre 100 dollars il y a plus d’un an. Une telle chute est, au sens propre du terme, une catastrophe. Comment en sortir ?

Avant, c’était l’Opep qui régulait la production avec en son sein l’Arabie Saoudite qui réduisait elle-même son offre. En étant un des plus gros détenteurs de réserves et un des producteurs les moins chers, elle maintenait ainsi son chiffre d’affaires dans le temps. Mais tel n’est plus le cas avec de plus en plus de producteurs : Etats-Unis avec le pétrole de schiste, qui peuvent exporter, et Iran qui décide de reprendre sa part de marché mondial, maintenant qu’il sort de l’embargo.

Or il ne semble pas que l’Arabie saoudite accepte comme avant de jouer le producteur d’ajustement. Elle attend des autres aussi des efforts, Russie et Iran notamment. Mais on perçoit les difficultés du processus : la Russie est en crise grave et les relations entre Iran et Arabie saoudite ne sont pas au beau fixe.

En attendant, tous les pays pétroliers souffrent. Les déficits montent, les monnaies baissent. L’Azerbaïdjan après avoir crû de plus de 30 % en 2006 pourrait voir son PIB croître de 2,5 % actuellement. Sa monnaie, la manat, a baissé de moitié en 2015. L’inflation grimpe dans ce pays de 9 millions d’habitants. Un pays qui s’est beaucoup armé (et qui est en tension avec l’Arménie). Le FMI est alerté et pourrait intervenir. Mais que va-t-il se passer avec le Venezuela, en crise économique sociale et politique grave ? Comment ce pays va t-il résister à ce pétrole bas, même s’il remonte un peu comme on le voit depuis quelques jours, avec plus de 200 % d’inflation et des échéances en dollars qui s’approchent ? Et ainsi de suite.

Les papillons sont donc là, nombreux, petits et gros, englués dans le mazout. En face, l’économie mondiale est fragilisée et divisée. Les pays émergents ralentissent : la Chine change, donc consomme moins – et ainsi de suite pour les autres. Les pays émergés avancent lentement, et en plus ils se « décarbonisent ».

Dans un tel contexte, l’effet papillon peut jouer à tout moment sur plusieurs pays et se répandre, d’autant plus nettement que « le reste » est fragile. Rêver d’un pétrole à 60 est impossible aujourd’hui, le stabiliser serait bien. Mais il faut s’occuper des économies pétrolières, pour qu’elles changent. Démazouter sera long et pénible pour les pays qui n’ont joué que sur cette manière première. Quant aux autres, ils ont certes un pétrole moins cher, mais ils ressentent les effets de ces battements d’aile, décidément très spéciaux.

 

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