Docteur, quand allons-nous guérir de cette maladie de langueur ? Un risque de mort, celle des pays industrialisés, nous a angoissés en 2008. Rien. Ouf. Puis est venu le risque de mort des émergents, combinaison de crise chinoise et d’effondrement du prix du pétrole. Rien. Ouf. Depuis, nous flottons entre deux eaux, sans couler, sans vraiment avancer. Qu’est-ce qui nous arrive ?

Jamais, nous n’avons vécu une reprise si molle. Le vrai problème n’est pas celui de la gravité de la crise mondiale ! Les États-Unis parlaient de leurs « reprises Champagne » à 4 %, après une récession. Les voilà à 2 %. Ils parlaient de leurs cycles d’activité, dont la montée durait quatre ans : les voilà à six ans de reprise. Plus longue que jamais, sachant que personne ne voit de récession proche (sauf Donald Trump) et que tous jouent les prolongations, Janet Yellen en tête. Les Etats-Unis sont méconnaissables. Mais ils avancent, lentement. Et nous ? Nous avons craint l’éclatement de la zone euro après la crise américaine, puis son éclatement après les crises espagnole, grecque et des migrants, en attendant le Brexit. Nous aussi, nous sommes méconnaissables. Pour éviter le pire, nous avons accepté l’inimaginable, au moins pour les Allemands, à savoir que Mario Dragui achète des bons du trésor. Et nous avançons, lentement. Comment comprendre ?

La première explication, c’est que nous avons de très vieilles lunettes : celles de l’industrie du siècle passé. Avant, quand l’industrie (et l’agriculture) dominaient, il y avait des hauts et des bas. Des hauts, parce qu’il y avait eu trop d’investissements (et de crédits pour les financer), donc trop de production, donc des baisses de prix, du chômage et des faillites pour « assainir » la situation, donc des bas. Alors, il y avait des + 3 ou + 4 %, suivis de – 3 ou – 4 %, en attendant les + 3 ou + 4 %. Aujourd’hui, c’est autre chose.

Changeons de lunettes : prenons celles des années 1980, celles des « vieux services ». C’est 80 % de notre PIB. C’est un amortisseur énorme, surtout pour les services publics, sans oublier le déficit budgétaire, puisque cet amortisseur-là se finance à crédit. C’est ainsi que l’économie française a le moins fléchi dans la crise de 2008, mais est le moins repartie depuis. Les Etats-Unis ont franchi la moitié de la mutation en cours, nous en sommes au quart.

La preuve de cette mutation ? L’emploi. Les Etats-Unis sont en plein emploi, avec un taux de chômage à 5 % de la population active, une population active qui se regonfle, mais avec des salaires qui croissent de 2,5 % l’an et une productivité qui monte peu. Au Royaume-Uni, nous trouvons le plein emploi, peu d’inflation et pire : pas de gains de productivité. Etats-Unis et Royaume-Uni, c’est le plein emploi sans inflation et à 2 % de croissance. En zone euro, le taux de chômage est le double des Etats-Unis, l’inflation nulle, la croissance à 1 %. Comment en sortir ?

Une première solution est de pousser à l’ubérisation. C’est la désintermédiation généralisée, la restructuration des services anciens. Les autoentrepreneurs, taxis Uber, Blablacaristes et autres Airbnbistes transportent et logent pour moins cher, au détriment de l’achat de voitures neuves ou de la location de chambres d’hôtels. Cette économie de la sous-location réduit l’activité ancienne, diffuse des emplois « jeunes », souvent peu rémunérés et qualifiés, donc peu « productifs » pour les économistes. C’est pourquoi, au Royaume-Uni, il est question de les augmenter fortement : pour les détruire ou pour mieux les former ! Pour mieux les former bien sûr, c’est la première voie.

Une deuxième voie passe par les big data. Elle permet de préciser les offres et d’affiner les demandes, de faire jouer plus finement la concurrence par rapport aux approches anciennes, plus épaisses. Quel conducteur êtes-vous, pour que je vous assure mieux, autrement dit pour moins cher ? Comment pouvez-vous réduire votre risque, en améliorant votre comportement, pour que vous assure mieux encore, donc pour moins cher encore ?

La voie majeure est la nouvelle servicisation. Elle va régénérer et piloter l’économie, changeant les organisations pour répondre aux nouveaux besoins : métropolisation, écologie, santé… C’est là qu’il y aura de l’emploi, plus de croissance sans nécessairement plus de machines, mais avec bien plus de capital humain, donc de salaire. Et ça peut aller vite : aucune raison pour que nos jeunes se désespèrent ici et inventent ailleurs !

 

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